Extrait de la revue de l’association française : Horlogerie Ancienne L’horlogerie Macabre Par Alfred Chapuis et Eugène Jaquet
Montres tête de mort
...Mais c’est surtout par les montres en forme de tête de mort que le macabre s’est manifesté en horlogerie : crânes minuscules, hâtons nous de l’ajouter, et dont la petitesse même fait qu’elle ne sont plus guère des objets d’aspect sinistre. On serait même tenté de les trouver, sinon amusantes, du moins plaisantes. Plusieurs sont artistiquement gravées, ornées de dessins et d’inscriptions : d’autres sont ajourées, comme le font voir plusieurs de nos images.
Comment est-on venu à produire de tels bijoux ? Certains servaient d’emblèmes dans plusieurs ordres laïques, tels les chevaliers de Jérusalem, et nous en avons un exemple dans le portrait de Theobald von Erlach qui appartient au Musée historique de Berne, où ce grave personnage tient dans ses mains une très petite en même temps qu’une palme (fig.5).
Puis, autour de 1600, à une époque où, dans plusieurs arts, la fantaisie régnait en maîtresse, on imagina de présenter des bijoux de ce genre, taillés dans l’ivoire, ou exécutés en métal noble, c’est-à-dire en or ou en argent, voire en cristal de roche. De là à en faire des montres, il n’y avait qu’un pas.
C’étaient des montres de dames pour la grande majorité, destinées à être suspendues par une chaînette à la ceinture, comme les autres montres, ainsi que le font voir divers portraits de l’époque (1640 à 1660). La montre était complétée par d’autres objets : miroir, drageoir, chapelet, qui ne paraissaient point surabondants sur le costume des nobles dames se présentant alors comme une véritable architecture. L’ampleur de la jupe donnait aux reines d’élégance et de beauté une singulière allure de grandeur, alliée, il est vrai, à quelque raideur.
Nous avons eu déjà l’occasion de reproduire ici le portrait d’Elisabeth de Neuchâtel, peinte en 1624, au moment de son mariage.
Cette fois, nous avons le plaisir de donner le portrait inédit d’une autre dame, beaucoup moins attrayante il est vrai, bien que mise avec une certaine recherche et portant même une ceinture artistiquement ouvragée. Mais il faut avouer que son visage, encadré d’un bonnet peu seyant et d’une courte fraise en dentelle, ne respire ni la grâce, ni la bonne humeur. La dite dame appartient sans doute à la petite noblesse ou à la riche bourgeoisie, à en juger par ses armoiries. C’était- nous apprend-on - une dame de Kattikaufen en Thrugovie (fig.6).
Il faut croire que notre dame thurgovienne considérait sa montre tête de mort comme un de ses plus précieux bijoux puisqu’elle a tenu à la voir figurer sur son portrait. La peinture date de 1674, mais la montre est certainement antérieure.
Dans l’étude technique qui suit, il sera question de toute une série de montres de ce genre, la plupart confectionnées à Genève et, en outre, de l’extraordinaire pièce en forme de tête décharnée, oeuvre également d’artisans genevois.
Mentionnons encore qu’au Musée des arts décoratifs, à Paris, nous avons vu, dans une vitrine spéciale, une collection de têtes de mort en miniature, de plusieurs dimensions, toutes en ivoire, à part une seule qui est en argent : mais aucune d’elles ne contient un mouvement de montre. C’est un don de la baronne Rothschild qui avait rassemblé cette bizarre collection
Dans la seconde moitié du XVIIè siècle, à la fantaisie de l’époque précédente avait suivi une période artistique plus classique. En horlogerie, comme ailleurs, ce sont d’autres genres qui prévalurent.
Cependant, le goût du macabre revint à plusieurs reprises. Ce fut le cas vers 1760.
Le marquis d’Argenson écrivait à propos de Marie Leczinska, épouse de Louis XV : « La reine tombe dans la dévotion superstitieuse ; elle va à tout moment voir la Belle mignonne ; c’est une tête de mort. Elle prétend avoir celle de Melle Ninon de Lenclos. Plusieurs dames de la cour qui affectionnent la dévotion l’ont mise dans le goût de cet outil qu’elles ont chez elles. On pare ces têtes de mort de rubans et de cornettes ; on les illumine de lampions, et l’on médite une demi-heure devant elles... »
Mais ce renouveau, s’ileffleura les arts, ou du moins la mode, ne s’étendit point à l’horlogerie.
Nous ne nous arrêterons pas à une crâne-bibelot de la même époque, où apparaissaient des yeux dont la couleur variait par l’effet d’un mécanisme intérieur.
Il nous faudra ensuite jusqu’à le fin du XIXè siècle, moment où un fabricant d’horlogerie suisse eut l’idée de présenter dans une exposition une montre tête de mort, complétée à l’intérieur par une mignonne boîte à musique !
De même, vers 1900, on vendait des breloques têtes de mort portant un domino. En soulevant celui-ci, on apercevait deux yeux verts, de fausses émeraudes évidemment. Mais sans aucun doute, rien de cela n’était plus inspiré par les terreurs moyenâgeuses qui donnèrent naissance à la Danse macabre...