
Il arrive que le temps vécu, au lieu d’être tourné vers l’avenir, la durée et une sorte d’intemporalité, soit tourné vers le passé et en somme vers lui-même. Marcel Proust nous a familiarisés avec la mémoire affective, c’est-à-dire avec cette reviviscence d’un passé appelé par une sensation présente et les associations qu’elle entraîne.
Le plus souvent, le passé ainsi évoqué et rappelé fut un passé heureux. Et il y a un vrai bonheur à le faire revivre, soit dans la mémoire affective, soit dans une oeuvre. C’est ainsi que John Cowper Powys, aussi bien dans son « Autobiographie » que dans « les Enchantements de Glastonbury », évoque les grands bonheurs de son adolescence au pays de Galles.
C’est ainsi que la plupart des récits autobiographiques disent les bonheurs de l’enfance et, souvent, les bonheurs du passé. L’oeuvre est alors, dans le présent, une source de joie et pour son auteur et pour le lecteur.
Mais ce rappel heureux d’un passé heureux peut n’être qu’une reconstruction. Les psychologues (et déjà Bergson) ont mis en évidence le phénomène de fausse reconnaissance : on croit avoir déjà vécu dans le passé un moment semblable au moment présent, ou l’on croit s’être déjà trouvé dans les mêmes lieux et dans les mêmes circonstances, alors qu’il n’en est rien. Freud, d’autre part, a fait sa propre critique en admettant que la fameuse scène primitive, censée avoir été traumatisante, n’est en fait qu’une pure invention actuelle du patient en cure.
Quoi qu’il en soit, il y a un certain bonheur (et parfois un bénéfice de la maladie lorsque le souvenir est sombre) à imaginer les anciennes joies. La « nostalgie de l’être » dont parlait Ferdinand Alquié ainsi que les nostalgies de l’âge d’or chez les Grecs ou du paradis perdu dans la Bible sont des reviviscences imaginaires et gratifiantes d’un passé purement fictif.
Selon l’humeur du sujet ou ses perspectives théoriques, cette nostalgie du bonheur parfait peut être vécue et interprétée comme la condamnation de tout espoir de récupération de l’objet perdu, ou comme la promesse d’un éventuel retour de la joie ancienne. C’est ainsi que, reconnaissant avoir besoin d’un mythe, Nietzsche invente le « retour éternel » de toute chose, avec toutes les souffrances, mais aussi avec toutes les joies déjà vécues par l’humanité et l’individu.
Les esprits rigoureux se refusent à utiliser les mythes pour nourrir leur désir. C’est dans la vérité et non dans l’illusion que doit se poursuivre indéfiniment la quête du bonheur. Dans cette perspective, on peut constater avec Mircea Eliade et d’autres anthropologues que la plupart des mythes sont des mythes d’origine.
En effet, âge d’or, paradis, jardin de l’enfance, château du « Grand Meaulnes » ou maison de Combray sont pour la conscience concernée l’origine de la vie et du sens, l’image originelle de la plénitude heureuse.
La sagesse ne serait-elle pas dès lors de reconnaître que, derrière cet imaginaire, se situe une vérité, et que cette vérité première est que nous pouvons devenir nous-même notre propre origine, notre propre commencement ?
C’est ce que suggérait très fortement Jules Lequier (édité par Jean Grenier, le professeur d’Albert Camus). Etre notre propre commencement, c’est nous établir et nous déployer selon notre propre désir, repris par une réflexion libératrice. Chacun décide alors de sa vie, et de ce que seront les joies de sa vie, et de ce que seront les modalités de ses joies.
Comme le souhaite Victor Segalen, chacun pourrait alors s’inspirer d’une origine fictive (la religion de la volupté enseignée par Le-Maître-du-jouir, ce personnage tahi-tien des « Immémoriaux ») ; mais cette reviviscence le conduirait à son propre présent, à son propre avenir, qu’il a seul la possibilité d’inventer et de déployer pleinement.
Cette origine romancée comme la philosophie de la volupté contenue dans l’« Utopia » de Thomas More sont fictives dans leur expression, mais réelles dans leur contenu.
Par-delà les époques historiques se dessine donc une pensée commune de l’origine, et celle-ci, loin d’être l’image nostalgique d’un passé irrémédiablement perdu, peut être lue comme le signe d’un désir actuel et libre, ayant la charge de son propre bonheur.
Pour être pleinement efficace, cette transformation de nous-même en notre propre origine suppose sans doute une sorte de conversion philosophique qui soit comme une conversion du regard. C’est du moins ce que proposent bon nombre de philosophes. Depuis Platon et Plotin jusqu’à Spinoza, Jaspers et Sartre, ils proposent la conversion de l’esprit comme préalable à toute recherche du bonheur et de la liberté. Ils proposent donc de nous aider à comprendre ce que chacun de nous veut dire lorsqu’il offre de vivre autrement. Loin de désigner un passé réel et réellement perdu, le mythe de l’âge d’or désigne plutôt une tâche : construire dans un avenir réel et humain ces contenus du désir présen-tés et symbolisés dans la fiction originaire de l’âge d’or. L’objet perdu n’a jamais été perdu : il est une anticipation qui se prend pour un souvenir.
Nouvel Observateur - Hors-série le bonheur -