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Chansons ou poèmes sur le temps

Avec le temps de Léo Ferré

Avec le temps...

Avec le temps, va, tout s’en va

On oublie le visage et l’on oublie la voix

Le cœur, quand ça bat plus, c’est pas la peine d’aller

Chercher plus loin, faut laisser faire et c’est très bien

Avec le temps...

Avec le temps, va, tout s’en va

L’autre qu’on adorait, qu’on cherchait sous la pluie

L’autre qu’on devinait au détour d’un regard

Entre les mots, entre les lignes et sous le fard

D’un serment maquillé qui s’en va faire sa nuit

Avec le temps tout s’évanouit

Avec le temps...

Avec le temps, va, tout s’en va

Mêm’ les plus chouett’s souv’nirs ça t’as un’ de ces gueules

A la gal’rie j’farfouille dans les rayons d’la mort

Le samedi soir quand la tendresse s’en va tout’ seule

Avec le temps...

Avec le temps, va, tout s’en va

L’autre à qui l’on croyait pour un rhume, pour un rien

L’autre à qui l’on donnait du vent et des bijoux

Pour qui l’on eût vendu son âme pour quelques sous

Devant quoi l’on s’traînait comme traînent les chiens

Avec le temps, va, tout va bien

Avec le temps...

Avec le temps, va, tout s’en va

On oublie les passions et l’on oublie les voix

Qui vous disaient tout bas les mots des pauvres gens

Ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas froid

Avec le temps...

Avec le temps, va, tout s’en va

Et l’on se sent blanchi comme un cheval fourbu

Et l’on se sent glacé dans un lit de hasard

Et l’on se sent tout seul peut-être mais peinard

Et l’on se sent floué par les années perdues- alors vraiment

Avec le temps on n’aime plus

Lire biographie Léo Ferré Et un jour le lion est mort

sur le blog de feu


Le temps des cerises de Jean-Baptiste CLEMENT (1837-1903)

Quand nous en serons au temps des cerises,

Et gai rossignol et merle moqueur

Seront tous en fête.

Les belles auront la folie en tête

Et les amoureux du soleil au coeur.

Quand nous en serons au temps des cerises,

Sifflera bien mieux le merle moqueur.

Mais il est bien court, le temps des cerises,

Où l’on s’en va deux cueillir en rêvant

Des pendants d’oreilles.

Cerises d’amour aux robes pareilles

Tombant sous la feuille en gouttes de sang.

Mais il est bien court le temps des cerises,

Pendants de corail qu’on cueille en rêvant.

Quand vous en serez au temps des cerises,

Si vous avez peur des chagrins d’amour

Evitez les belles.

Moi qui ne crains pas les peines cruelles,

Je ne vivrai pas sans souffrir un jour.

Quand vous en serez au temps des cerises,

Vous aurez aussi des chagrins d’amour.

J’aimerai toujours le temps des cerises :

C’est de ce temps-là que je garde au coeur

Une plaie ouverte,

Et dame Fortune, en m’étant offerte,

Ne saurait jamais calmer ma douleur.

J’aimerai toujours le temps des cerises

Et le souvenir que je garde au coeur.


Les assis d’Arthur Rimbaud

Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues

Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs,

Le sinciput plaqué de hargnosités vagues

Comme les floraisons lépreuses des vieux murs ;

Ils ont greffé dans des amours épileptiques

Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs

De leurs chaises ; leurs pieds aux barreaux rachitiques

S’entrelacent pour les matins et pour les soirs !

Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs

sièges,

Sentant les soleils vifs percaliser leur peau

Ou, les yeux à la vitre où se fanent les neiges,

Tremblant du tremblement douloureux du crapaud.

Et les Sièges leur ont des bontés : culottée

De brun, la paille cède aux angles de leurs reins ;

L’âme des vieux soleils s’allume emmaillotée

Dans ces tresses d’épis où fermentaient les grains.

Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes,

Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour,

S’écoutent clapoter des barcarolles tristes,

Et leurs caboches vont dans des roulis d’amour.

- Oh ! ne les faites pas lever ! C’est le naufrage...

Ils surgissent, grondant comme des chats giflés,

Ouvrant lentement leurs omoplates, ô rage !

Tout leur pantalon bouffe à leurs reins boursouflés.

Et vous les écoutez, cognant leurs têtes chauves

Aux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors,

Et leurs boutons d’habit sont des prunelles fauves

Qui vous accrochent l’oeil du fond des corridors !

Puis ils ont une main invisible qui tue :

Au retour, leur regard filtre ce venin noir

Qui charge l’oeil souffrant de la chienne battue,

Et vous suez pris dans un atroce entonnoir.

Rassis, les poings noyés dans des manchettes sales,

Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever

Et, de l’aurore au soir, des grappes d’amygdales

Sous leurs mentons chétifs s’agitent à crever.

Quand l’austère sommeil a baissé leurs visières,

Ils rêvent sur leur bras de sièges fécondés,

De vrais petits amours de chaises en lisière

Par lesquelles de fiers bureaux seront bordés ;

Des fleurs d’encre crachant des pollens en virgule

Les bercent, le long des calices accroupis

Tels qu’au fil des glaïeuls le vol des libellules

- Et leur membre s’agace à des barbes d’épis.

Arthur RIMBAUD, Poésies 1870-1871



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